Carnet 19carnet 20


Cette nuit j'ai fait un drôle de rêve.
Avec d'autres jeunes gens -dans mes rêves je suis presque toujours un jeune homme- je travaillais aux ordres d'un voleur près d'une espèce de machine bizarre entièrement en or, dont un morceau pouvait être scié et détaché. D'ailleurs il l'était déjà en partie. Évidemment il n'était pas permis de s'en emparer mais, après avoir un peu hésité, sans me soucier de mes camarades, je me suis mis à l'oeuvre. Quand le morceau a été en ma possession j'ai dit : « Vous êtes tous invités au restaurant ». Puis j'ai plié le morceau et l'ai mis dans mon sac. Ensuite, c'était la fin du travail et assez inquiet, redoutant une fouille qui, heureusement, n'a pas eu lieu, je suis parti.
Dans la suite, un des témoins a voulu me rassurer en me prédisant qu'il y avait peu de risques logiquement que je subisse des représailles.
Au réveil, il m'a semblé que l'inquiétude ressentie correspond à celle que j'ai éprouvée en installant un drapeau du Tibet à mon balcon. Il faut dire que depuis le début je suis absolument solitaire. Je récolte mes informations seul. Je vais seul aux manifs.
Je me retrouve associé à une action collective dans le plus grand isolement et pour des raisons presque intimes, essentiellement personnelles. Parce que je suis religieux, et même pire : mystique, je m'identifie à la culture du Tibet, menacée par la bêtise et la férocité du soi-disant « Progrès », incarnées dans les dirigeants chinois, dont la cruauté savante, l'hypocrisie, l'arrogance sont telles qu'elles les rendent emblématiques du Mal en personne, une apparition de plus en plus courante à la tête d'Etats du monde, dans la lignée des Hitler, Staline, Franco, Pinochet, et autres, qui torturent, massacrent, ouvertement, impunément, à la barbe de nos prétendues démocraties garantes des fameux et pieux Droits de l'Homme.
Et la contagion en permanence menace.
Je suis un Tibétain, je suis le Tibet.
...................
Mais qui est donc le voleur que je vole ?
Eh bien, c'est l'Etat, évidemment ! Qui confisque les aspirations en cours et nous fait croire qu'elles lui appartiennent en propre. (Les salauds qui le représentent ont bien du culot en se nommant eux-mêmes « hommes et femmes de conviction » quand ils ne défendent, pour la plupart, que leur égoïste intérêt matériel en nous prenant pour des cons, des « veaux » !) Or, si l'on voulait avoir une représentation juste il faudrait plutôt dire, comme jadis, que les aspirations nous viennent de Dieu, ou du diable, de ce qui nous inspire individuellement et ensemble, mystère à la fois unique, universel, invisible et omniprésent.

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Puisque apprendre à mourir -philosopher- est se préparer à l'examen de passage radical qui consiste à se présenter seul et nu devant peu importe Qui ou quoi qui, immanquablement, nous sanctionnera sans pitié -je serais assez enclin à imaginer une confrontation comme celle dont fait état le Livre des Morts Tibétains (après tout même le simple sommeil a la qualité que nous lui apportons)- c'est finalement apprendre à vivre !
En effet, quelle vie est plus digne d'éloge que celle de celui ou celle qui parvient à tenir debout seul(e) et nu(e) dans les pires circonstances ?
Ensuite, dans cette solitude et avec cette nudité, que penser d'autre que ce que conclue justement Montaigne : « maintenant à quoi bon se faire du mouron ? »

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Le géant


Tout en bas, dans l'obscurité, mes doigts de pieds s'ébattent dans une eau croupissante parsemée de débris organiques suspects où foisonnent des serpents, ondoiement incessant de lueurs argentées aussitôt éteintes.
A mes chevilles la canopée semble une vapeur verte irisée des reflets du soleil, qui vibre, ondule, avec ses arcs-en-ciel d'oiseaux multicolores, ses geysers de singes jouant à se poursuivre, et son calme ressac de mer éternelle.
Autour de mes hanches, déjà il n'y a plus d'oxygène. Le froid mord. La glace et le givre font des guirlandes à ma taille comme un pagne d'ascète.
Dans le silence et le vide à peine troublés, de siècle en siècle, par un passage de comète, au seuil des étoiles, palpite ma poitrine.
Quant à mes yeux bien ouverts, ils ne voient que la Lumière Absolue, là-haut, au-dessus de ce qui est créé, à l'instant du Verbe !

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Tu n'aimes pas cela, les petits matins frais après la pluie, un peu frisquets mais toniques, lorsque tu te rends au boulot, en traversant le théâtral et dédaléen -absurde, laid, sale- décor de béton (Saint-Denis quartier Basilique) foncé par l'humidité ? Arcades, escaliers, murs transversaux, terrasses mitoyennes, patios, destinés, selon l'architecte lui-même, à favoriser les rencontres, les échanges humains, incroyable utopie des années quatre-vingts, qui aboutit aujourd'hui à une méfiance exacerbée, la peur de l'autre, un sentiment permanent d'insécurité, une violence commune, généralisée, la vulgarité des jeunes, l'incivilité élevée au rang de culture sans que la moindre tentative d'y pallier culturellement n'émane des instances municipales. Au lieu d'informer, d'instruire, d'éduquer, on conforte encore les gens dans le repli identitaire, puis on bloque les passages, on ferme les portes, on condamne les escaliers, dénaturant le projet original pour redessiner le grossier mandala de l'échec, de la bêtise, de l'intolérance.

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à suivre...









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